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COLON ?

01/02/2016

S'il est une statuaire sous-estimée dans l'Art traditionnel d'Afrique, ce sont bien les colons. Les commentaires lapidaires et méprisants fusent : "grossier", "fait pour le marché", "ugly", "c'est moche", "c'est de l'art d'aéroport"...

 

Nicolas Menut signalait dans un livre très instructif intitulé "l'homme blanc" (1), que les expositions/catalogues, symboles d'une reconnaissance "officielle" par l'Université ou par le marché de l'Art étaient  très rares comme par exemple celui de l'exposition "Exotic Europeans" tenue en 1991 au South Bank Center.

 

 

Le récent catalogue "homme blanc, homme noir" sous la direction d'Alain Weill fait une heureuse mise au point grâce à des articles de qualité (2). Peut-on espérer que cet important ouvrage va à lui seul inverser une tendance bien ancrée sur le marché ? Pas sûr... Pourtant l'art colon est à la fois intéressant sur les plans historique, anthropologique et esthétique.

 

 

Sur le plan historique, l'art colon c'est d'abord une période... mais dont la date est précisément difficile à définir. Une discussion avec un galeriste parisien m'apprenait que les professionnels considéraient pour  l'Art Premier que les objets "coloniaux" (je ne parle pas des colons au sens strict ici, mais de tout objet d'art africain) commençaient à partir des années 30. Temps colo... comme on disait en Afrique centrale.

 

Pourtant cette datation pose problème car l'époque coloniale commence selon nous beaucoup plus tôt (je ne parle pas ici des premières excursions de marins portugais). Sans entrer dans des considérations complexes, les historiens s'accordent généralement sur le partage de l'Afrique entre les grandes puissances impérialistes - Portugal, France, Allemagne, Royaume Uni, empire Ottoman,etc. - lors de la conférence de Berlin (1884/1885) comme point de départ de la période coloniale (3). Ce qui fait 50 ans avant les années 30...

 

Des photos attestent d'ailleurs déjà de la présence d'objets coloniaux comme ceux ramenés par Boyle en 1899  en terre Tabwa au Congo. Le catalogue de Evan Maurer et Allen F. Roberts, Tabwa: the rising of a new moon, a century of Tabwa art montre un exemplaire de cet art parvenu très tôt dans les collections (4).

 

 

Pour ce qui est de l'anthropologie, loin d'un simple art "pour les blancs" - ce qui en fait un faux du point de vue de la fameuse et contestable règle des 4A - l'art colon a été une réponse/réinterprétation par les artistes africains de la domination coloniale. On y voit dès lors apparaître les figures des colons et de leurs excès (alcoolisme, violence, etc.). Comme le rappelle Fabien Menut, la notion d'art Colon est développée la première fois par Julius Lips en 1937, un ouvrage aujourd'hui largement oublié : The savage hits back (5).

 

il serait cependant incomplet de voir cet art comme une simple critique car il va en réalité beaucoup plus loin. Il s'agit aussi d'une réappropriation du "pouvoir du blanc" qui se retrouve dans les emplacements destinés à des charges magiques dont on peut voir un exemple dans cette statue coloniale Tabwa que nous avons collectée il y a une vingtaine d'années.

 

 

Le pouvoir absolu est d'ailleurs représenté aussi par exemple avec des statues de l'empereur Guillaume II ou de la reine Victoria (6) . On pourrait aussi citer la très curieuse statue en alliage cuivré d'origine Téké représentant Napoléon III portant un enfant (ou un fétiche ?).

 

 

 

D'autre part, classer cet art uniquement dans une perspective de rapport de forces revient aussi à aussi oublier la faculté des artistes à réinterpréter avec humour les clichés homme blanc/homme noir. Car l'art colonial est aussi un art joyeux : paradoxalement, le rire est une façon d'évacuer la violence. C'est d'ailleurs probablement ce qu'il en reste dans les réinterprétations récentes des colons Baoulé de RCI ou dans des statues présentant des difformités,  jouant sur les clichés et les représentations de l'homme noir, du colon  et de l'homme blanc à l'image de ce soldat au sexe démesuré.

 

 

 

Enfin en ce qui concerne l'esthétique, ne faudrait-il pas tordre le coup une fois pour toutes aux considérations méprisantes selon lesquelles cet art serait uniquement laid et fait de manière industrielle ? Nous avons acquis il y a quelques années une statue Bidjogo représentant un chef militaire dont les attributs montrent le raffinement. Le détail accordé aux galons est proprement sidérant. 

 

 

Au delà de la technique virtuose du sculpteur, la beauté pure existe aussi. Nous pensons,  à l'image de Wèrèwèrè-Liking (6), que l'art colon, et notamment celui des Lobi, peut-être profondément beau dans toute sa simplicité.  Le catalogue de la fondation Pierre Arnaud nous rappelle que selon Piet Meyer, spécialiste reconnu de l'art Lobi, les personnages représentés avec une casquette coloniale et une pipe sont parfois appelés "le rouzic ou Lerousique ou generar" par référence au médecin colonel Jules le Rouzic qui, entre 1910-1936, lutte contre la maladie du sommeil à Gaoua.

 

 

 

 

Alors d'où vient cette désaffection ? Probablement d'une incapacité des anciens colons à s'avouer leurs propres fautes et à raconter une Histoire douloureuse. A l'époque, rares furent les hommes, à l'image de René Vautier (1928-2015), capables de s'élever contre la colonisation et ses barbaries. Aujourd'hui, le devoir d'oubli a supplanté celui de mémoire comme pour mieux ignorer les  horreurs commises (7).

 

 En sens inverse, les artistes européens qui ont réalisé des oeuvres à partir de leurs voyages dans l'Afrique coloniale sont aussi méconnus dans l'ensemble - relativement aux artistes fauves, expressionnistes, cubistes de la même époque - , leurs oeuvres restant cantonnées dans quelques musées et collections privées. Malgré une qualité souvent indéniable, il est possible là aussi que le voile de l'ignorance se soit porté sur leurs travaux jugés trop proches d'une Histoire non assimilée. Certains artistes comme Arsène Matton (1873- 1953) ou Aleksandr Evgen'evich Yakovlev (1887-1938) ont pourtant porté un regard sensible qui mérite certainement d'être reconsidéré (8) .

 

 

 

 

 

A notre sens reconnaître cet art sur un sujet qui est loin d'être clos serait juste retour pour  les artistes africains et européens si talentueux et une manière élégante de lever le voile d'ignorance (9).

 

 

(1) Nicolas Menut, L’Homme blanc. Les représentations de l’Occidental dans les arts non européens. Paris, Éditions du Chêne, 2010, 256 p.

(2) Dir. Alain Weill. Impressions d'Afrique. Homme blanc, homme noir. Fondation Pierre Arnaud. Favre. 2015. On lira avec grand plaisir les articles de Suzanne Preston Blier, Nicolas Menut, Marguerite de Sabran, Julien Bonhomme (et.) et bien entendu Alain Weill.

(2) Lips, Julius. The savage hits back. University Books, 1937.

(3) Ce qui ne signifie pas bien entendu qu'il n'y pas eu d'intrusion européenne avant : voir par exemple le cas des portugais sur les côtes de l'Afrique occidentale dès le 14ème siècle ou toute la période esclavagiste...

(4) Maurer, Evan M., and Allen F. Roberts. Tabwa: the rising of a new moon, a century of Tabwa art. Univ of Michigan Museum of Art, 1985.pp.

(5) Pour une intéressante contradiction, voir : Julien Bonhomme, « Nicolas Menut, L’Homme blanc. Les représentations de l’Occidental dans les arts non européens », Gradhiva [En ligne], 13 | 2011, mis en ligne le 18 mai 2011, consulté le 05 décembre 2015. URL : http://gradhiva.revues.org/2114 . Un extrait de texte marquant : ­Finalement, Lips fait jouer à ses « sauvages » le rôle des Persans de Montesquieu : "ce qu’il croit voir dans le regard des autres sur soi n’est en réalité que le reflet du regard critique qu’il porte lui-même sur sa propre société (mais ce genre d’ethnocentrisme en miroir qui consiste à travestir les autres pour se critiquer soi-même est sans doute l’une des maladies infantiles de l’anthropologie). Tout au long des pages de The Savage Hits Back, il faut en effet lire en filigrane la détestation de Lips à l’égard de l’Allemagne nazie qu’il a dû fuir".

(6) Collection: Afrika Museum, Berg en Dal, The Netherlands (public collection) acquired in September 2011. Provenance Amyas Naegele, New York, USA, 2010 Marcia & Irwin Hersey, New York, USA, Crédit photo : Zemanek-Münster, 2011.

(6) Wèrèwèrè-Liking, Statues colons. Dakar, NEA, 1987.

(7) Lien direct du court-métrage de R. Vautier : https://www.youtube.com/watch?v=7boy5gCPJoE#t=78

(8) En ce qui concerne  les oeuvres réalisées par des artistes européens sur les terres d'Afrique, nous renvoyons aussi le lecteur au catalogue précité . Intéressantes, parfois très belles , mais presque toujours ignorées. Oeuvres présentées : Alexandre Iacovleff (1887-1938) : Titi et Naranghé (Haut Ouellé) fillles de mères Mangbetu et Matchaga. 1927. 38,1 x28 cm ;  Arsène Matton (1873- 1953) . Crédit Photo : MRAC Tervuren.

(9) Lire aussi cette intéressante interview d'Alain Weill dans tribal Arts  avec Alex Arthur et Elena Martínez-Jacquet.

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