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Anne-Catherine Kenis, restauratrice de chefs d’œuvre : "les objets sont toujours des rencontres".

05/01/2016

Pierre Bourdieu aimait dire qu'il n'existe pas d'artiste ou de créateur incréé. Le créateur "pur" n'existe pas : en quelque sorte, il est le produit de ses influences passées aménagées dans une alchimie nouvelle. Mais qu'en est-il du restaurateur qui agit dans et pour le futur de l’œuvre d'art ?  On serait tenté de dire que ses travaux discrets et modestes conduisent à une re-création de l'artiste, ou plus largement à la connaissance d'une aire culturelle, à travers la sauvegarde de ses œuvres.

 

Interview d'une des plus grandes spécialistes du métier : Anne-Catherine Kenis, conservatrice-restauratrice d’œuvres d'art, spécialisée dans le vaste domaine des Arts Premiers et de l’Archéologie et plus particulièrement   dans les terres cuites. Elle  travaille depuis 1978, principalement à Bruxelles où elle vit, tout en étant régulièrement amenée à intervenir à l'étranger. Elle vient de terminer l'exposition "Out of Africa" avec Damien de Lepeleire, dans laquelle  l'art africain rituel dialogue avec l'art contemporain.

 

Lorsque vous admirez les chefs d’œuvre d'un grand musée, d'une enchère internationale, sachez qu'Anne Catherine Kenis a parfois merveilleusement fait revivre certains d'entre eux de ses doigts experts. Pour notre plus grand bonheur. Pourtant lorsque nous observons une statue ou un masque, nous pensons à son groupe ethnique, à son sculpteur ou à l'atelier (lorsqu'on le connait) et aussi au(x) marchand(s), mais bien rarement à son restaurateur.

 

Nous lui avons posé des questions sur le métier de restaurateur et ses techniques, sur les patines vraies, fausses ou exagérées, sur l'authenticité...


 

 

 

Quel est votre parcours ?

 

ACK : Il faut dire d’emblée que les métiers de la restauration d’art ont énormément évolué depuis mes débuts. Il y a trente ans d’ici, à l’époque où j’ai commencé à travailler, la situation était fort différente de celle que nous connaissons maintenant. Disons pour aller vite qu’il y avait L’IRPA d’un côté, et de l’autre… la débrouille ! Aujourd'hui des études approfondies et spécialisées de type universitaire (par exemple à l’École supérieure de "La Cambre") sont ouvertes aux étudiants qui se passionnent pour ce métier. Ils en sortent avec un diplôme, une qualification et un bagage remarquables. En ce qui me concerne, le début de ma carrière est donc à resituer dans le contexte de l’époque. J’ai commencé à travailler « sur le tas », pour mon oncle Emile Deletaille, un antiquaire-expert qui, dans les années 60, avait ouvert une galerie d’arts premiers à Bruxelles.

 

Comment devient-t-on conservateur-restaurateur ?

 

ACK : Outre mon inclinaison artistique personnelle, j'ai toujours baigné dans un milieu artistique. Ma mère était peintre, elle-même issue d’une lignée de peintres hollandais, et cela depuis plusieurs générations. Mon père, lui, était chercheur et médecin. Mes parents étaient très proches du théoricien de la conservation, le Pr Paul Philippot. Chez mon oncle antiquaire, je côtoyais des objets exceptionnels d'Art Primitif (on les appelait comme cela à l'époque) et ceux-ci m’attiraient énormément. J’ai aussi fait très jeune plusieurs voyages « fondateurs » en Afrique.

Tout cela suffit-il à expliquer que mon intérêt personnel, les hasards et les opportunités de la vie m'ont poussée vers la restauration des Arts Premiers ? Je ne sais pas. Pour une grande part, sans doute. Quoi qu’il en soit, j’ai suivi une formation artistique de céramiste après mes études secondaires. Celle-ci m’a certainement servi, mais je n'avais pas de compétence particulière quand Emile Deletaille m'a confié mes premiers objets à restaurer. J’avais simplement une grande attirance à faire ce métier et, du moins j’ose le supposer aujourd’hui, une sorte de don. C’est inouï quand j’y repense ! Car il s’agissait d'emblée de chefs-d'œuvre ! Par bonheur, je suis d’une nature très prudente. J'ai pris mes premiers renseignements sur les techniques et la déontologie de la restauration à l'Institut Royal du Patrimoine Artistique de Bruxelles. Je tiens à le dire ici : j’y ai reçu un soutien informel extrêmement précieux. Précieux et sans doute salvateurs pour les œuvres que j'avais à traiter !

 

 

 

 

Quelle est votre spécialité?

 

ACK : Je me suis spécialisée dans la conservation-restauration des terres cuites. Je m’y suis tenue pendant 20 ans. Ensuite, lentement mais sûrement, j'ai élargi mes compétences à des matériaux tels que les céramiques vernissées, les pierres, le stuc et les bronzes, puis le bois, l'ivoire, le verre... J'ai approfondi mon travail sur des pièces d'Art Précolombien, d'Afrique subsaharienne, d'Art archaïque Chinois, Indonésien ou Océanien... Et bien sûr les objets d’archéologie, c’est-à-dire au fond toutes les œuvres façonnées par nos lointains ancêtres, où qu’ils se soient trouvés sur la planète, et qui me semblent toujours si proches… C'est évidemment un domaine très vaste ! Bien sûr j’enrichis constamment mes connaissances. Récemment, j'ai ouvert à Bruxelles, avec des collègues, « Art We Care », un centre de Conservation-Restauration. Nous sommes maintenant un collectif de restaurateurs hautement qualifiés. Outre ma spécialité, on y restaure les peintures, les bois polychromes, la porcelaine et le verre... C'est très stimulant et agréable.

 

 

Pour qui avez-vous travaillé ?

 

ACK : Après neuf années à travailler intensément dans la Galerie Deletaille, je suis devenue indépendante. J'ai restauré des objets pour de très grands marchands d’art partout dans le monde. J'ai eu le privilège de travailler pour de très grands collectionneurs, ce dont je suis très fière et honorée. Ils m'ont confié leurs plus beaux objets. Même chose pour les Musées, notamment pour la Préfiguration du Musée du Quai Branly, aux États-Unis (St Louis, Notre-Dame, etc), en Argentine, etc...

 

 

 

 

Quelles sont vos restaurations préférées ?

 

ACK : Je n'ai pas vraiment de restaurations préférées. Il y a de très nombreux objets que j'aime et auxquels je suis reliée pour toujours comme à de vieux amis. Je pense entre autre à la tête Ifé qui est exposée au Louvre, au grand homme décharné  Djenné du Musée de Bamako, à un bébé Olmèque de la Collection Z*, ou encore un sublime masque Lega qui se trouve aujourd’hui dans une collection privée et auquel je pense souvent. Cela peut sembler étrange mais j’ai souvent envie de lui demander « Comment vas-tu, vieux frère ? ». Il y en a eu tant d'autres... Je me rends compte aujourd'hui que j'ai eu un privilège incroyable de vivre avec tant d'œuvres d'art de cette qualité, d'une telle intensité.

 

 

Quelles sont les principales techniques de restauration ?

 

ACK : Il y a plusieurs démarches complémentaires dans l’exercice de notre profession : la conservation préventive, la conservation curative et enfin la restauration proprement dite.

A chaque objet son approche et les solutions à trouver pour assurer sa pérennité. Le principe de base est de conserver les traces de l’histoire de l’œuvre tout en lui restituant son intégrité et sa lisibilité. Pour moi j’y ajouterais : sa beauté. Chaque acte posé a comme pivot essentiel la prudence, la réversibilité et la bonne résistance au vieillissement.

 

Combien de temps faut-il pour restaurer un objet ?

 

ACK : Cette pratique nécessite une grande, une immense patience, c'est le moins que l'on puisse dire.

 

 

Existe-t-il des "modes" dans les demandes faites aux restaurateurs ?

 

ACK : L’histoire de la restauration est truffée de pratiques obsolètes. Ces dernières ont parfois été dommageables pour les œuvres : dégagements excessifs, reconstitutions fantaisistes, mastics et retouches avec des produits non appropriés couvrant la matière originale, matériaux irréversibles qui altèrent la matière originale, etc. Parfois ces restaurations inadéquates font partie de l'histoire de l’œuvre et l'on doit en tenir compte. Actuellement, les restaurateurs ont fort à faire pour essayer de remédier aux erreurs du passé. Depuis quelques décennies la déontologie de la conservation-restauration et les pratiques ont formidablement évolué. Les techniques se sont développées et chaque année de nombreux produits sont testés scientifiquement afin de privilégier ceux qui répondent aux critères exigés. Des publications, des réseaux de professionnels partagent ces connaissances. Nous travaillons de plus en plus en collaboration avec des centres de recherche et des laboratoires. C’est un domaine où la chimie, la technologie et la connaissance de l'art se conjuguent et se renforcent constamment.

La tendance aujourd'hui est de privilégier la conservation préventive et curative. La restauration est aussi plus "muséale", moins "illusionniste". Même si j'ai un faible pour un travail poussé, parfaitement intégré, mais dans tous les cas réversible et se limitant aux cassures et comblements.

 

 

On observe  souvent sur les bois (statues, masques) une différence de patine entre les objets muséaux (souvent une patine sèche ou mate) et les objets vendus dans les grandes enchères ou les galeries (patine humide, luisante, etc.). Quelle est votre opinion sur la question ?

 

ACK : Les objets d'art africain ont été utilisés dans leur culture. Ils ont eu une vie avant d'être récoltés et éparpillés dans le monde. Ces usages traditionnels les ont patinés : à chaque objet sa patine authentique et spécifique. Ensuite ils sont passés entre les mains de récolteurs, de marchands, ils ont séjourné dans des collections... Ils n'ont pas toujours été conservés dans un bon environnement. Ces objets ont parfois voulu être "améliorés (!)" par des propriétaires insouciants ou des fraudeurs. Ils ont donc souvent souffert de manipulations et de traitements parfois désastreux, quelquefois irréversibles.

 

 

Quelle est la frontière entre une bonne restauration et une restauration excessive ?

 

ACK :La frontière est floue mais une restauration excessive comme les fausses patines, des retouches débordantes, des reconstitutions fantaisistes ou des ajouts inventés sont à proscrire et peuvent même s'apparenter au faux. Le conservateur essaye d’être le moins interventionniste possible, respectant l’œuvre originale et son histoire.

 

 

On dit que les authentiques objets Nok nous sont tous parvenus cassés. Est-ce vrai ?

 

ACK : Les terres cuites d’archéologie, et donc les Nok, sont presque toujours cassées. Sauf exception confirmant la règle! Pouvez-vous concevoir qu’un objet cuit à basse température, donc très fragile, puisse séjourner sous des mètres de terre pendant des siècles sans dommage? Non bien sûr...

 

 

 

 

 

 

Quel est le regard d'un restaurateur sur l'authenticité des objets ? Avez-vous, en tant que professionnelle, des conseils pour l'évaluer ?

 

ACK : Les faux sont de plus en plus nombreux et de mieux en mieux faits. Des collections entières en sont constituées, malheureusement. Mais d’après moi, il n’y a pas (pas encore ?) de faux parfait. Lorsqu'un restaurateur expérimenté, qui a eu entre les mains des centaines d’œuvres authentiques, se penche sur un faux, il le repère. Mais tous les conservateurs n’ont pas eu cette expérience. Hélas, ils l'auront de plus en plus rarement. Mon conseil : si vous êtes acheteur, adressez-vous à des professionnels sérieux et reconnus, exigez un certificat d'authenticité, et appuyez-vous sur un faisceau d’observations : le corpus stylistique, la matière, la surface, les traces d’usure et d’ancienneté (les oxydes de manganèse par exemple pour l’archéologie), et bien entendu sur les analyses scientifiques ( thermoluminescence, scanner, métallographie, etc.) qui viennent compléter l’observation et l’expertise. Bref, observation attentive et connaissance sont les premières obligations de l'amateur d'art !

 

 

Que recommanderiez-vous à un collectionneur qui aurait un objet authentique mais dont la patine a été abîmée par du cirage, du vernis (etc.)?  Peut-il "réparer" lui-même ?

 

ACK : Dégager un produit sur une patine ancienne est toujours problématique. C'est un acte délicat que seul un restaurateur professionnel peut se risquer à poser. Nous cherchons toujours des solutions et souvent nous en trouvons. Mais pour vous répondre sincèrement : non, mieux vaut ne pas « réparer soi-même» !

 

 

Cela coûte-t-il cher de faire restaurer un pièce?

 

ACK : Tout est relatif comme on dit. Il faut savoir que la restauration prend énormément de temps et peut paraître chère aux yeux des néophytes. Mais quand on prend en compte la responsabilité, les heures de travail et la spécialisation requise, non, ce n'est pas cher du tout.

Pour éviter les surprises, les restaurateurs font, en général, un constat d’état de conservation plus ou moins détaillé et une estimation du traitement. Nous ne pouvons faire ces analyses sans être en présence de l’objet, bien entendu.

 

 

Conseillez-vous d'entretenir les objets (chiffon, matières naturelles : karité, palme...) ?

 

ACK : Certainement pas ! Seul un léger dépoussiérage peut être fait en utilisant un plumeau ou un pinceau doux – ou même en soufflant. Mais jamais de produits gras, de cires ou autre : on ne touche pas un objet...

 

 

Comment vous contacter si l'on souhaite faire restaurer un objet ?

 

ACK : On peut me contacter par mail (kenisac@me.com). ART WE CARE le nouveau centre de restauration, possède a un site internet http://www.artwecare.com

 

 

Y-a-t-il un objet que vous rêveriez de restaurer ?

 

ACK : Les objets sont toujours des rencontres. Du plus humble au chef-d’œuvre prestigieux, tous peuvent me parler, et me faire rêver.

 

Bruxelles, le 20 avril 2016

 

PS : Pour ceux qui souhaitent  voir une interview vidéo d'Anne-Catherine Kenis, nous recommandons  ce lien (café tribal du parcours des mondes)  :  https://vimeo.com/142253130

 

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