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Les sentiers de la valeur (I) : quelle est la valeur d'un masque sans prix ?

03/21/2016

Le divorce entre la valeur d'usage et la valeur esthétique fonde aussi bien la valeur marchande de l'objet que l'expertise du spécialiste et du collectionneur.

Bogumil Jewsiewicki, « De l'art africain et de l'esthétique : valeur d'usage,d'échange »

Cahiers d'études africaines, Vol. 36 N°141-142. 1996. pp. 257-269.

 

 

 

 

Le 11 Novembre 2014, la vente Myron Kunin (1928-2013) organisée par la maison Sotheby's de New York a permis de récolter 12 millions de dollars pour une statue Sénoufo Débélé, soit le double du précédent record (Masque Fang Ngil de la collection Vérité, 5,9 millions d'euros). Une autre vente (Jan Krugier), reliée à la collection Picasso, d'un masque Baoulé (Côte d'Ivoire) pour un montant supérieur à 1,4 millions de dollars en novembre 2013, a croisé un affaire judiciaire qui ébranle depuis quelques années le milieu discret de l'art premier avec la vente à hauteur de 49 000 euros d'un masque Pendé Mbangu (un faux grossier) affublé d'une contrefaçon de la signature du peintre. Ces trois éléments apparemment peu intelligibles nous permettent cependant de nous demander de quoi est constituée la valeur de l'art rituel d'Afrique noire (par commodité nous utiliserons l'acronyme ARAN). En effet, derrière la valeur marchande des objets se cachent des logiques complexes que nous nous proposons d'aborder dans cette étude qui ne saurait être exhaustive. Pour cela il est nécessaire de décortiquer la chaîne de la valeur et de procéder à sa genèse en partant des paradigmes de la science économique pour ensuite les mesurer à l'aune de la réalité des marchés. Quels sont les liens entre valeur marchande et valeur esthétique ? En quoi la valeur marchande détermine-t-elle de plus en plus la valeur esthétique alors que cela devrait être l'inverse ?

 

 

 

 

 

1. Le valeur marchande des ARAN sous l'angle théorique : le prix comme signal.

 

Pour les économistes classiques qui ont emprunté à Aristote, notamment Adam Smith, la valeur se dédouble en valeur d'usage et en valeur d'échange (1). Transposée dans le cadre moderne d'une économie de marché, la valeur des œuvres d'art citée plus haut est en fait reliée au prix, expression phénoménale de la valeur de tout objet : « tel objet se vend cher donc il a de la valeur ». Le prix élevé, ayant une fonction d'assurance, garantit alors la qualité de l'objet, en d'autres termes son authenticité et même sa beauté. Vu sous cet angle, la valeur esthétique ou plus exactement la légitimation de la valeur esthétique serait le produit de la valeur marchande. Or cette vision mérite largement d'être amendée par un certain nombre de considérations.

 

D'abord l'idée selon laquelle le prix est un indicateur de la valeur sous-entendue au sens de qualité constitue un paradigme bien connu de la science économique mais aussi du marketing à travers un certain nombre d'effets (Veblen, Giffen, Duesenberry,...). À grands traits, ces effets nous montrent qu'en l'absence d'information sur les qualités intrinsèques de l'objet, le prix constitue un signal de la qualité induisant un certain nombre de comportements économiques paradoxaux. Dans le cas de l'effet Veblen, la hausse du prix ne génère pas de baisse de la demande mais une augmentation de celle-ci liée à un mécanisme psychosociologique d'ostentation de la classe dominante (classe de loisirs au sens de T. Veblen) : payer cher un objet marque l'appartenance à la classe qui sait se donner les moyens d'acheter « sans compter »(2). Sur le marché des arts premiers, un niveau de prix élevé (lors d'une enchère, par une galerie prestigieuse, etc.) agissant comme un signal légitimerait automatiquement la valeur-qualité de l'objet. Il naît donc une relation entre le capital économique et le capital social au sens de Max Weber : l'argent (capital économique) assure la légitimité et le prestige (capital social). A titre d'illustration , nous avons été pu remarquer que les commentaires sur les ventes record dans les réseaux sociaux, provenant souvent d'internautes souvent peu intéressés par la dimension anthropologique de l'art africain, confondu avec une connaissance des catalogues, associaient prix élevés de l'enchère finale et beauté de l'objet dans le sens d'une légitimation par le prix de la valeur esthétique. Le cas du Masque Baoulé de la collection Krugier-Picasso est intéressant : plus que la beauté formelle de l'objet, que nous ne nions pas, c'est la provenance ou bien l'appartenance à un artiste reconnu qui garantit la valeur. Dans le cas de la vente Myron Kunin, le collectionneur supposé être un homme de goût bien conseillé par des experts auquel on ajoute l'expertise de la société de ventes aux enchères rassure l'acquéreur sur l'authenticité d'objets par ailleurs bien connus grâce à de nombreuses publications.

 

2. Asymétries d'information et biais de la valeur :

 

Les évolutions de la science économique depuis les années 70 montrent qu'au moment de l'échange marchand, il existe une asymétrie d'information entre le vendeur et l'acheteur. Selon G. Akerlof (3), Sur le marché des « lemons », que l'on pourrait traduire par tacots ou rossignols, c'est-à-dire des vieilles voitures, les vendeurs disposent de plus d'informations sur la qualité du véhicule que les acheteurs. Il peut s'en suivre des comportements indélicats lorsqu'ils vendent une mauvaise automobile au prix d'une bonne. À la manière de la vente d'un véhicule d'occasion, le vendeur d'ARAN dispose d'un certain nombre d'informations, à commencer par la provenance supposée de l'objet, que l'acheteur peut difficilement vérifier. Si l'historique de certains objets est bien connu de par l'ancienneté de leur entrée sur le territoire et les publications relatives à ceux-ci, le passé d'autres objets est nettement plus douteux et invérifiable, par exemple l'assertion bien connue des marchands « ancienne collection coloniale belge ou française ». On imagine donc comment le maquillage d'une provenance, l'amélioration d'une pièce patinée comme il faut, l'usage d'attributs tels que les colliers de perles bleutées ou les fourrures animalières, peut être destinée à tromper l'acheteur. Le danger est appelé anti-sélection par l'économiste : dans le cas des véhicules d'occasion, l'acheteur qui ne connaît rien à la mécanique délaissera le véhicule rouillé mais dont le moteur est en bon état au profit de celui dont la peinture vient d'être refaite... Dans le cadre des ARAN, cela peut signifier pour l'acquéreur, d'écarter des objets authentiques mais mal mis en valeur par une photographie de mauvaise qualité, l'absence de dépoussiérage et de sélectionner des objets conformes (le mot est important) aux attentes du marché c'est-à-dire vendus dans la galerie de confiance avec la mise en valeur qui sied et la provenance attendue qu'elle soit réelle ou supposée. Il convient de noter aussi qu'une asymétrie d'information existe en sens inverse entre un acquéreur plus au courant de la qualité des objets que le vendeur, phénomène bien connu des chineurs lorsqu'ils espèrent trouver un tableau de maître oublié dans un grenier. Ce raisonnement est transposable sur le marché de l'ARAN par exemple lorsque le vendeur se méprend sur l'origine ethnique d'une statue et la vend au prix d'une copie alors qu'il s'agit d'une pièce authentique.

 

 

 

 

 

Le cas du faux masque Pendé Mbangu de la collection Picasso est particulièrement révélateur d'une asymétrie dans la mesure ou un acheteur était prêt à débourser 49000 euros pour un faux que l'on peut acheter sans peine à 5000 francs CFA (7,5 euros) sur les marchés de Treichville (Abidjan, Côte d'Ivoire) ou au Cameroun. D'une certaine manière, si le pot au roses n'avait pas été découvert l'objet , à l'instar de nombreux objets présents dans les musées, aurait subi la trajectoire de tous ces faux devenus authentiques. Pour l'économiste, cela est à rapprocher du chèque sans provision mais de manière inversée dans les rôles acheteur/vendeur. Dans le cas du chèque sans provision, l'asymétrie d'information est au bénéfice de l'acheteur qui acquiert le prix de l'objet avec un vrai faux chèque : l'objet est authentique mais pas le moyen de paiement. Dans le cadre de l'achat d'une copie d'art africain, le produit est un faux tandis que le moyen de paiement est authentique (même si l'économiste admet que la monnaie, c'est d'abord de la croyance).

 

 

 

 

À travers les lunettes de l'économiste, la valeur marchande constitue donc la cause et non la conséquence de la valeur esthétique. Certains auteurs vont plus loin à l'image de Caroline Tagon Hugon qui n'hésite pas à parler de « désaveu de la valeur esthétique » au profit de la valeur marchande(5) . Qu'en est-il exactement pour les ARAN ? Il est d'abord nécessaire de remonter à l'origine de la création de l'oeuvre .

 

(à suivre)

 

 

 

1. Adam Smith, « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations » (1776). Voir le paradoxe de l'eau et des diamants.

2. Thorstein Veblen, « théorie de la classe de loisirs » (1899).

3. Voir G. Akerlof , « The Market for “Lemons” : Quality Uncertainty and the Market Mechanism, » (1970)

4. voir ce lien : http://www.artwis.com/articles/berlins-picasso-mystery-an-african-mask-a-forger-art-dealers-and-a-gynaecologist/

5. Carole Talon-Hugon, « Valeur et esthétique, valeur marchande », Philosophique, 7 , 2004, 63-77.

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